Alain Claudot (Eco-TLC) : "La déconstruction textile, défi majeur de la mode circulaire"

A l’occasion de la Fashion Revolution Week, qui se déroule dans toute la France du 22 au 28 avril 2019, FashionNetwork.com a rencontré Alain Claudot, président d’Eco-TLC. L’organisme à but non-lucratif, financé par les éco-contributions des distributeurs, importateurs et fabricants textiles, est au cœur du projet d’économie circulaire pour l’habillement tricolore. Son dirigeant évoque le réveil générationnel, la prise de conscience des marques, le défi de la déconstruction des textiles, mais aussi celui des débouchés à trouver.


Alain Claudot - Eco TLC

FashionNetwork : Quel est votre regard concernant la prise de conscience progressive des consommateurs comme des marques sur la nécessité d'une mode plus respectueuse de l'environnement ?

Alain Claudot : On sent bien que la sensibilisation au destin des textiles usagés se renforce. Il y a une inquiétude de l’Etat, notamment sur les plastiques. Les consommateurs prennent quant à eux conscience des possibilités et implications d’un achat responsable. Et cela même si le durable n’est pas encore le premier critère d’achat d’un vêtement, car il faut qu’il convienne d’abord à son budget et à ses goûts. On a des marques qui s’investissent sur ce créneau, avec des corners dédiés à la seconde main, des trocs dans les boutiques… Beaucoup de griffes travaillent désormais à l’écoconception des produits et commencent à anticiper leur recyclage dès le processus créatif, que ce soient des grands groupes comme H&M et Adidas ou des marques plus petites comme Ector, Veja et bien d’autres. C’est une tendance de fond qui s’installe.

FNW : Eco-TLC a récemment publié une étude montrant une forte sensibilisation des marques, mais un certain retard dans la mise en œuvre d’actions cependant…

AC : C’est un peu comme la cigarette. On sait que c’est mauvais, mais ça nous fait du bien donc on continue en essayant de réduire. Et c’est aussi vrai pour le consommateur. On sort de longues années d’accumulation d’habillement. Mais cela se joue au niveau des générations. Les personnes âgées et les jeunes n’ont pas les mêmes comportements, mais ils évoluent. Les jeunes, même s’ils sont plus sensibilisés, ne sont pas plus actifs sur ces questions pour autant car ils ne sont forcément prêts à payer plus cher leurs vêtements. Ce sont donc les marques, de par leur relation directe avec les clients, qui sont les mieux placées pour faire bouger les lignes. Même s’il est plus facile de vendre pour l’heure des basiques en matières recyclées que des pièces très mode car le recyclage n’est pas nécessairement un élément glamour. Dans tous les cas, ces marques, si elles veulent aller vers le circulaire, doivent encore avec nous relever pas mal de défis techniques.


Eco-TLC dispose de 44 000 points de collecte des textiles usagés en France, pour près de 250 000 tonnes collectées chaque année - Shutterstock

FNW : Quels défis techniques se présentent aux marques et à votre organisme ?

AC : L’enjeu majeur de la mode circulaire, la première étape, est bien la déconstruction des textiles, qu’elle soit chimique ou non, pour en refaire de la matière première. Beaucoup d’acteurs travaillent dessus. Et si cela fonctionne très bien en laboratoire, il reste encore difficile de passer au niveau industriel. Séparer massivement les matériaux des textiles mélangeant les matières est encore un défi. Ensuite vient un second enjeu, qui est d’avoir des industriels prêts à utiliser ces matériaux recyclés en suivant eux-mêmes des éco-procédés. Et nous pensons qu’il faudrait une incitation forte des industriels. Nous militons notamment pour l’utilisation de tissus mixant fils vierges et fils recyclés. La grande chance que l’on a c’est que nos matières peuvent être réutilisées pour faire des vêtements, mais aussi beaucoup d’autres choses, comme des éléments isolants ou des fibres plastiques. Il nous faut donc des professionnels de la déconstruction et de la réutilisation.

FNW : Il a beaucoup été question de l’interdiction de détruire les invendus. Comment accueillez-vous ce projet de loi ?

AC : C’est un article du projet de loi FREC, la feuille de route pour l’économie circulaire portée par Brune Poirson. Lutter contre les destructions, c’est bien, mais ça n’apporte pas de solutions. Cela a le mérite de sensibiliser à la question du gaspillage, mais il faut garder à l’esprit que l’invendu est un préjudice que les marques sont les premières à porter. Elles ont, quoiqu’il arrive, tout intérêt à avoir la juste production par rapport à leurs ventes. Heureusement, les invendus ne représentent qu’une infime part du gaspillage. Par ailleurs, vous avez nombre d’invendus qui ne sont pas facilement réutilisables, comme les vêtements professionnels. D’où l’importance de trouver des solutions de déconstruction efficaces.



Organisme agréé par l'Etat, Eco-TLC est au cœur du projet d'économie circulaire pour le textile - Eco-TLC

FNW : Commencez-vous à voir émerger dans d’autres pays des interlocuteurs similaires à Eco-TLC, qui n'avait pas d'équivalent ailleurs par le passé ?

AC : La France a pris une initiative pionnière dans cette démarche. L’un de nos enjeux est que la France soit exemplaire, afin qu’elle puisse inspirer d’autres pays. Car l’enjeu est quoi qu’il arrive est mondial. La production textile n’est plus forcément locale, et le marché des matières premières est global. Alors sur le retraitement des textiles et leur fin de vie, il faudra des concertations sur de vastes zones, et notamment en Europe. Toutes les synergies qui pourront être mises en place sont les bienvenues. L’Union européenne commence à poser ses objectifs, avec l’obligation d’une collecte à part des déchets textiles dès 2025. Mais en attendant, la problématique n’est pas d’augmenter la collecte de matériaux usés, mais d’identifier leur devenir.

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