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29 janv. 2021
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Benjamin Thaller (OSV) : "Tous les talents liés au produit et à l'innovation sont menacés"

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29 janv. 2021

Si mardi dernier la victoire de Tessa Worley sur le géant de Kronplatz, en Coupe du monde de ski, a offert une éclaircie sportive aux passionnés de la montagne, aujourd'hui tout un secteur s'alarme de la saison blanche que vit le sport alpin. Au-delà des acteurs du tourisme, dont l'activité est réduite à la portion congrue par la fermeture des remontées mécaniques et cafés-restaurants, ce sont les industries liées aux pratiques de la montagne qui voient leur activité fortement menacée. Près de 450 entreprises, réalisant plus de 4 milliards de chiffre d'affaires annuel et employant près de 6.000 personnes, sont directement concernées. Ses représentants ont alerté le ministère de L'Economie sur le fait que, derrière elles, toute une filière et l'activité d'une région sont touchées. Benjamin Thaller, directeur exécutif de l'Outdoor Sports Valley (OSV), le cluster réunissant les acteurs de l'industrie des sports outdoor, détaille pourquoi la crise pourrait être profonde et déstabiliser durablement ce secteur en France.


Benjamin Thaller - OSV



FashionNetwork.com : Avec le Cluster Montagne et l'Union Sport et Cycle, vous alertez le gouvernement sur la situation critique des industries liées aux activités des stations de sports d'hiver. Un plan de soutien a pourtant été annoncé en décembre...

Benjamin Thaller :
Les mesures se sont focalisées sur les acteurs du tourisme. Elles concernent un soutien aux exploitants des remontées mécaniques qui ont été arrêtées, de l'hospitalité et de la restauration. Les saisonniers ont été embauchés et des mesures de compensation ont été déployées. Les commerces fermés vont être indemnisés. Mais, avec le soutien d'élus locaux, nous avons voulu alerter dès décembre le gouvernement de l'impact sur les industries de l'amont. Car si vous vous penchez sur les fournisseurs des remontées mécaniques ou les équipementiers de sports d'hiver, la filière hiver, c'est un chiffre d'affaires de 10 milliards d'euros. Et la plupart de ces acteurs ne sont pas concernés par les aides.

FNW : C'est à dire?

BT : L'impact est lourd pour notre filière. Nous avons un problème de temporalité avec un calendrier naturel de notre industrie qui n’est souvent pas compris. Actuellement, nous affichons des reculs de chiffre d'affaires de l'ordre de 50% et, de fait, la plupart des entreprises ne sont pas concernées par les mesures de soutien. Elles ne rentrent pas dans les critères de baisse mensuelle de chiffre d'affaires de 70% permettant d'accéder au fonds de solidarité. Cela est lié à la spécificité très saisonnière de nos activités. En réalité, tout est à l'arrêt. Par exemple pour le textile de l'automne-hiver 2021/22, les commandes de confection se font maintenant. Pour le matériel, c'est normalement en mars. Or si les détaillants n'ont rien vendu, ils ne vont rien commander. Et sans commandes, nous avons une activité au point mort pour les équipes. Nous avons expliqué cela et nous avons demandé un plan adaptant les aides pour nous permettre de passer ce trou d'air jusqu'à la fin de l'année, voire mars 2022. Nous attendons le retour du gouvernement.

FNW : Concrètement quel est le manque à gagner? Car la filière outdoor semblait plutôt en bonne forme il y a quelques mois.

BT :  Honnêtement je n'ai jamais imaginé que nous vivrions la situation actuelle. L'OSV est un cluster qui travaille pour le dynamisme de la filière. Là, nous avons dû passer en mode défensif. Et c'est d'autant plus dur que notre filière est ressortie très volontaire de l'été durant lequel les gens ont profité des extérieurs. Il y a eu des besoins de produits; les stocks se sont écoulés et il y a eu du réassort. Cet hiver, c'est l'inverse qui s'est produit. En fait, c'est un enchaînement négatif. L'an dernier, l'arrêt de l'activité des stations de ski a entrainé la chute de 20% de leur activité de la saison. Cela a impliqué une réduction des commandes de 30% pour cette saison 2020/21. Et en novembre, mois clé pour les achats d'avant saison, les commerces de ville ont été fermés. Ils ont fait 5% de leurs ventes par rapport à un mois classique. Et au déconfinement, nous avons appris qu'il n'y aurait pas d'ouverture des remontées mécaniques à Noël. Et comme il n'y a pas de réouverture en janvier et février, il n'y a que très peu d'écoulement des produits.

FNW : C'est à dire ?

BT :
Pour le textile, nous évaluons ce taux d'écoulement entre 15% et 20%. Mais cela dépend des pratiques. Les pièces lifestyle pour la randonnée avec du trois couches ont pu se vendre. Mais pour les vestes de ski matelassées techniques, surtout celles du luxe, il n'y a pas eu d'achats. Il n'y a pas de détournement d'usage. Et donc la question de les solder ne se pose pas, car les clients ne vont pas s'acheter une veste de ski cette année, sachant qu'ils ne l'utiliseront pas.

"60% des entreprises de l'outdoor de la région Auvergne-Rhône-Alpes sont liées à l'activité hiver"



FNW : Le ski de piste n'est pas la seule activité des marques outdoor. Les autres pratiques et surtout les résultats de l'été ne permettent pas de protéger l'industrie?

BT :
En effet, les gens sont venus en montagne cet hiver et des pratiques ont été plébiscitées comme les raquettes à neige, le ski de randonnée et les balades. Les détaillants ont vendus des produits adaptés pour celles-ci. Et auront des besoins de produits polyvalents et de produits plus durables pour les prochaines saison. Mais notre observatoire estime que plus de 60% des entreprises de l'outdoor de la région Auvergne-Rhône-Alpes sont liées à l'activité hiver. Et nous avons des fleurons importants pour lesquels l'activité hiver est essentielle avec Rossignol, Salomon, mais aussi Black Crows, Zag, Millet, Fusalp ou Picture. Ces entreprises ont des activités diversifiées, mais si vous arrêtez le ski alpin, cela provoque une baisse mécanique de leur chiffre d'affaires.


Détail du marché des sports d'hiver pour l'Outdoor SPorts Valley - OSV



FNW : Sur d'autres marchés, comme en Autriche, en Suisse ou en Espagne, les stations de ski sont ouvertes. L'impact est-il si important avec la fermeture de la France ?

BT :
Bien sûr. La France fait partie du top 3 dans le monde des destinations, avec 55 millions de journées-skieurs. L'équivalent de l'Autriche et des Etats-Unis. C'est un gros manque à gagner. Et il y a d'autres domaines qui sont fermés dans le monde. C'est pourquoi la baisse est de 50% des chiffre d'affaires. A ce niveau là, il n'est pas possible de conserver les équipes. Les meilleurs ont un recul de 25% et ils sont déjà dans le rouge. Donc s'ils veulent lancer une production, ne serait-ce que sur des pièces lifestyle, il faut qu'ils soient très prudents sur la façon de gérer leur stock, car sinon ils ne disposeront pas des lignes de crédit.

FNW : Le secteur de l'outdoor a vécu de belles saisons ces dernières années. N'y avait-il pas le bas de laine pour traverser cette crise?

BT :
Nous avons un tissu de TPE et PME, mais aussi des start-up, qui sont des sociétés aux ressources limitées. Et vous avez quelques entreprises de taille intermédiaire mais l'hiver compose une grosse partie de leur chiffre d'affaires, même pour celles qui ont entamé une diversification. Puis il y a quelques grands groupes avec plusieurs segments. On pourrait se dire que le dynamisme de la chaussure et du textile peut équilibrer. Mais en fait, le risque est que ces groupes analysent le département ski comme une activité qui aura un compte d'exploitation négatif pour les deux ou trois ans à venir et n'investissent plus dedans. Nous craignons que tout un pan de l'économie souffre, soit parce qu'il y aura des défaillances d'entreprises, soit parce que les propriétaires priorisent des secteurs à plus forte rentabilité.

Un quart des emplois directs menacés



FNW : Quels contrecoups anticipez-vous?

BT :
Nous évaluons pour la saison 2021/22, par rapport à la saison 2018/19, un manque à gagner de 1,2 milliard sur les 4 milliards de chiffre d'affaires réalisés par la filière outdoor. C'est sur l'ensemble de l'année. Sur l’hiver seulement, nous savons déjà que des entreprises auront des reculs de 50% de chiffre d'affaires. Cela représente au final une perte de 600 millions de marge brute. Si nous n'avons pas de soutien pour compenser cette perte, l'impact sera nécessairement sur les ressources humaines.

FNW : Vous soulignez que les entreprises sont déjà en train de planifier des restructurations.

BT :
Depuis que nous avons eu les confinements, beaucoup d'entreprises qui développent des produits de sports d'hiver ont eu recours au chômage partiel. Jusqu'à présent, les acteurs attendaient l'hiver en se disant qu'avec seulement les touristes français, et même que quatre semaines d'activité, il était possible de faire le dos rond. Mais là, comme il n'y a pas eu d'activité, il n'y a pas de production à lancer. Donc il n'y a pas de besoin de renouvellement de gammes. Les marques vont rassurer leurs clients avec leurs best-sellers. Il ne va plus avoir d'innovation. Donc les ressources avec les équipes de design, de développement produit, de sourcing n'ont plus de nécessité. Ces talents sont menacés. Les entreprises indemnisent au mois, mais il faudrait avoir une visibilité pour savoir s'il est possible de conserver les équipes jusqu'en mars 2022.

FNW : Quelles sont vos craintes sur l'emploi des près de 6.000 personnes de la filière?

ST :
Nous pensons que cela concerne 25% des emplois chez les marques. Mais c'est toute la filière qui est touchée, avec les bureaux d'études, les cabinets de design, tous les métiers du marketing et la chaîne de prescription. Cela va nécessairement concerner les budgets consacrés aux athlètes. Par exemple, je ne sais pas comment les athlètes des équipes de France qui bénéficient des supports techniques et financiers des marques pourront conserver des équipementiers et des contrats. C'est donc toute l'attractivité de la filière sur le moyen terme qui va être mise à mal.

FNW : Face à des marques dont le marché domestique n'est pas fermé, est-ce que la filière française risque de perdre du terrain?

BT :
Certaines marques peuvent bénéficier de l'activité su leur marché domestique mais les marques étrangères vendant en France sont aussi pénalisées. Et il y a un autre phénomène: dans certaines régions, les soutiens aux industries sont en place. En Autriche, les stations sont restées ouvertes et des marques comme Fischer, Atomic ou Blizzard ont déjà bénéficié de soutien à leur activité. Volkel, en Allemagne, bénéficie d'aides du land de Bavière. Alors que nous, il y a une certaine vision qui est que le ski est une activité qui ne concerne que 10% des Français, donc qui n'est pas fondamentale. Mais en réalité c'est un écosystème avec des fleurons et des PME en croissance, qui étaient dans une dynamique d'intégration du développement durable et des nouvelles technologie. Mais si nous ne leur donnons pas les moyens, elles ne pourront opérer ces transformations.

 

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