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Comment la crise tend les relations entre donneurs d'ordres et fournisseurs

Publié le
25 mars 2020
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7 minutes
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Depuis une semaine, nombre de chefs d'entreprise scrutent leurs e-mails dès le petit matin avec une certaine anxiété. Leur angoisse ? Les annonces de gel ou d'allongement des délais de paiement de leurs donneurs d'ordres ou l'annulation de commandes de le part de leurs clients.


Dans la crise, les entreprises veulent maîtriser leurs coûts - Shutterstock


Une pratique qui touche visiblement tous les secteurs. Et le gouvernement a clairement décidé de réagir, en particulier concernant les grands groupes. Ce 25 mars, le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, qui affiche depuis une semaine son implication au chevet des entreprises, se faisait plus strict.

"J’appelle toutes les entreprises, notamment les plus grandes, à respecter leurs délais de paiement vis-à-vis de leurs fournisseurs. Toutes celles qui ne les respecteraient pas n’auront pas accès à la garantie de l’État pour leurs crédits bancaires, expliquait-il lors d'une conférence de presse à Bercy.  On ne peut pas faire de la trésorerie sur le dos des PME et de ses sous-traitants et faire de la trésorerie avec la garantie de l’État."

Dès ce week-end, Le Printemps a été pointé du doigt par Bruno Le Maire pour avoir annoncé le suspension du règlement des encours founisseurs, et a en quelque sorte servi d'exemple. A différentes échelles, le sujet va bien au-delà du cas du distributeur de produits de mode et de luxe.

Dans le secteur, il n'est pas le seul à avoir annoncé un changement de sa politique suite à l'arrêté du 15 mars imposant la fermeture des commerces non essentiels. Ainsi, dès le 16 mars, le groupe Galeries Lafayette, structure éponyme du réseau de grands magasins mais aussi propriétaire du BHV Marais, Royal Quartz, Louis Pion ou encore Mauboussin, faisait parvenir à ses fournisseurs un courrier que s'est procuré FashionNetwork.com, annonçant  que ses acheteurs allaient contacter les marques pour une refonte de son planning.


Le groupe Galeries Lafayette compte, avec toutes ses enseignes, quelque 280 magasins. Ici l'atrium de son magasin de Beaugrenelle à Paris - Galeries Lafayette


"Cette situation exceptionnelle, qui constitue un cas de force majeure, nous conduit à ne plus pouvoir traiter les livraisons. En conséquence, toutes les livraisons prévues à compter de ce jour sont annulées, aussi bien pour les livraisons à nos entrepôts que pour les livraisons directes en magasins, explique le groupe dans son message à ses fournisseurs. De même, l’absence complète de visibilité sur la reprise d’activité nous impose de devoir annuler toutes les commandes passées concernant l’ensemble de nos magasins ainsi que ceux de nos affiliés."

Un porte-parole du groupe français précise que les équipes achats ont contacté marques et prestataires pour adapter les réponses au cas par cas selon la situation de chaque entreprise.

Des TPE-PME qui se retrouvent fragilisées



Le groupe français explique être contraint de prendre ces mesures pour protéger la structure de son entreprise. Tous les donneurs d'ordres, face à une réduction drastique de leur activité, entendent maîtriser leurs coûts, réduire au maximum les frais mais aussi protéger et maîtriser leur trésorerie.

La plupart des grands groupes communiquent actuellement sur leur réorganisation, à l'instar de Daniel Lalonde, patron de SMCP qui explique ce 25 mars qu'il a mis en place "l’adaptation de notre structure de coûts et le report de certains de nos investissements non essentiels". Cependant, quand les acteurs majeurs d'un secteur, comme les grands magasins dans la mode et le luxe, annulent toutes leurs commandes ou bloquent leurs factures, c'est l'ensemble de l'écosystème qui en subit les répercussions et nombre de TPE-PME s'en trouvent fragilisées.

La fédération française du prêt-à-porter féminin, via son président Pierre-François Le Louët, met en garde contre cet impact dans une tribune publiée ce mercredi. "Nous savons que de nombreuses marques sont aujourd’hui victimes d’abus inacceptables de la part de certains partenaires qui utilisent cette crise comme un prétexte scandaleux, souligne le dirigeant dans son message aux marques du secteur. La Fédération a donc mis en place une cellule pour les aider dans des négociations souvent tendues. Nous sortirons ensemble de cette crise et il est important que nous puissions trouver collectivement des solutions qui nous permettent de surmonter ce difficile moment".



La Halle a négocié avec ses fournisseurs pour faire face à la fermeture de son réseau physique - La Halle


"Il faut soutenir ces petites entreprises au quotidien", insiste Christophe Basse, président du Conseil national des administrateurs judiciaires et des mandataires judiciaires, qui a déployé lundi un numéro vert destiné à accompagner les entreprises en difficulté. "Nous misons sur le fameux 'ruissellement', et sur les grosses structures qui ont les moyens de payer. Car en bas de la chaîne, on a ces petites entreprises qui ne peuvent plus faire grand-chose. Et si elles ne reçoivent pas en plus le paiement de certaines factures, leur avenir va être très compliqué. Donc il y a vraiment un appel à la responsabilité : que ceux qui peuvent payer le fassent."

Dès lundi matin, le ministère de l'Économie et des Finances et la Banque de France ont voulu marquer les esprits sur cette question des délais de paiement après avoir identifié des "difficultés significatives récentes dans le règlement des achats de la part de certaines entreprises" et ont décidé "de mobiliser les représentants des organisations socioprofessionnelles pour résoudre ces difficultés".

La mise en place d’un comité de crise dédié aux crédits inter-entreprises a été annoncée. Une mesure qui vise à limiter les défaillances de petites entreprises durant la crise du coronavirus et à empêcher les grands donneurs d’ordres d’abuser de leur position de force. Dans ce contexte, Pierre Pelouzet, médiateur des entreprises, a souhaité que "les entreprises ne créent pas de problèmes économiques à leurs fournisseurs". Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, a lui appuyé sur le fait que les entreprises devaient "adopter une ligne de conduite solidaire".

Chercher des compromis et des accords



Une solidarité et un dialogue qui sont censés amener des compromis, ou du moins faire baisser les tensions. Du côté de La Halle, qui a été l'un des rares acteurs à répondre aux questions de FashionNetwork.com sur le sujet, on précise avoir "pris grand soin de contacter chacun des fournisseurs, un à un et de manière personnalisée, afin de faire face ensemble à la situation. Tout a ainsi été fait à l’amiable et de manière concertée avec les fournisseurs".

L'enseigne phare du groupe Vivarte, dont les magasins sont à l'arrêt, a revu son calendrier avec ses partenaires. "Il s'agissait de reporter des réassorts de fin de saison et d’autres livraisons de la saison suivante à plus tard dans la saison, mais aussi avec l’aval des fournisseurs, de rééchelonner certains paiements dans le temps en conséquence."

Le groupe explique avoir reçu un retour "plutôt compréhensif" de la part de ses partenaires. Forcément, les discussions avec ses fournisseurs chinois, dont l'activité de production était à l'arrêt il y a quelques semaines, ont semble-t-il été plus simples.

La relation entre les marques et les magasins indépendants ou les petits réseaux est aussi un enjeu, alors que l'activité commerciale physique est à l'arrêt dans la majorité des pays et très ralentie en ligne.

"À ce stade, notre principale préoccupation est d'aider les partenaires commerciaux de notre marque On Running à rester à flot. Nous trouvons des solutions sur mesure avec chacun d'eux, explique Caspar Coppetti de la marque de sport suisse. L'un des moteurs de notre succès a été une bonne adéquation de l'offre et de la demande, et nous ne vendrons jamais de produits à un détaillant qui a trop de stock sur les bras. À mon humble avis, les marques qui obligent les détaillants à accepter les précommandes en ce moment seront les perdantes de demain sur le marché."

De manière générale, les possibilités de discussions sur des ajustements apparaissent envisageables entre acteurs disposant d'une trésorerie suffisante pour se projeter à quelques semaines. C'est notamment ce qu'a indiqué à FashionNetwork le prestataire technique d'un grand magasin tricolore, naturellement inquiété par les annonces de suspension des paiements. Une inquiétude qui n'exclut pas cependant une confiance quant à la reprise de la collaboration après la confinement. Beaucoup plus stressant, confie son dirigeant, est le délais que pourrait mettre l'Etat a rembourser le chômage partiel. En effet, pour la majorité des TPE-PME, la préoccupation majeure à l'heure actuelle porte sur leur trésorerie et leur capacité à continuer d'avancer.

"La démarche principale de soutien à l’heure actuelle est un moratoire général sur les dettes, afin de préserver les trésoreries", appuie Christophe Basse pour les administrateurs et mandataires judiciaires. "A part pour une grosse structure, avoir de l’argent frais d’une banque n’est pas un point évident, même avec le soutien de Bpifrance. Or, il faut préparer le rebond. Donc discutez avec vos bailleurs, clients, prestataires et fournisseurs pour suspendre ce qui peut être suspendu, et mieux repartir le moment venu. Et si vous ne trouvez pas d’accord avec eux de manière amiable, et bien on ira les chercher de manière judiciaire."

Pour les petites structures, il faut donc ne pas hésiter à solliciter toutes les mesures déployées par les services de l'État, notamment via les dispositifs de prêts garantis dont Bercy a dévoilé le fonctionnement ce mardi 24 mars, et, quand cela est possible, jouer collectif, afin d'être le mieux armé pour traverser cette zone de turbulences.

Avec Marion Deslandes et Matthieu Guinebault

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