Frank Boehly (Conseil National du Cuir) : "On est totalement ignoré par les pouvoirs publics"

La filière française du cuir vient de publier des chiffres encourageants pour les six premiers mois de l'année 2017, avec notamment une croissance de 9 % de ses activités à l'export. Mais pour le président du Conseil National du Cuir, Frank Boehly, il manque un signal fort envoyé de la part de l’Etat aux professionnels. Présent dans les allées de PV Leather, l’ex-salon Cuir à Paris à l’origine fondé par le CNC, le représentant de la filière précise ses attentes vis-à-vis des pouvoirs publics.


Frank Boehly - MG/FNW

FashionNetwork : Comment percevez-vous les chiffres 2016 de la filière cuir, et ceux du premier semestre 2017 ?

Frank Boelhy : Notre locomotive, la maroquinerie, a très bien fonctionné en 2016. Cela a été un peu plus dur pour la production de chaussures, mais cela a été très bon à l’export. En revanche, la tannerie-mégisserie a marqué le pas. Les résultats de la filière ont été très satisfaisants dans l'ensemble en 2016. Et 2017 s’annonce également plutôt bien. Là encore nos locomotives se portent bien. La chaussure est impactée par des difficultés, touchant un certain nombre d’entreprises, mais l’export est en progression. Même chose pour la maroquinerie, avec des hausses à deux chiffres.

FNW : A quoi faut-il s’attendre pour la chaussure ?

FB : Je suis, à l’origine, un détaillant. Et je constate, pour la première fois en quatre ans, que la consommation française repart. Précédemment, elle a été soit stable soit négative. Et là nous sommes en progression. Le premier semestre a été difficile car il a fallu presque six mois pour rattraper les soldes à cause du décalage calendaire. En revanche, les soldes d’été ont été positifs. Là, en ce moment, je vois la quasi-totalité des enseignes en positif en termes de ventes. Un bon mois de septembre lance bien la saison. Et si les gens consomment, la production de chaussures va être impactée positivement ensuite.

FNW : Côté tannerie-mégisserie, un secteur où la France compte parmi les leaders mondiaux, attendez-vous un soutien accru des pouvoirs publics ?

FB : C’est cela qui est très curieux. Il y a un changement d’état d’esprit à la tête de l’Etat. On nous parle énormément des PME, du fait qu’il faut les aider, les encourager, arrêter de leur compliquer la vie. Parfait ! On adhère absolument au principe. Mais, dernière, il faut des actes.Si l’on compare la façon dont l’Etat italien considère sa filière cuir avec ce qu’il se passe en France, on se dit que l’on a, pour rester politiquement correct, une très grande marge de progression. On est totalement ignoré par les pouvoirs publics. Et c’est là-dessus que repose notre travail de fond auprès d’eux. Nous avons énormément de rendez-vous avec les nouveaux représentants de l’Etat. Car il faut qu’on leur explique ce qu’est notre filière, et en quoi elle est vertueuse. Car elle l’est ! Elle véhicule une image extrêmement positive du Made in France dans le monde entier. Sur nos 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires, il y a dix milliards à l’export. Est-ce qu’il y a beaucoup d’industries pouvant se vanter d’avoir ce ratio en France ? Certes nous sommes modestes en valeur globale, mais nous créons des emplois extrêmement qualifiés. Nous sommes constitués d’un réseau de PME et TPE auquel il suffirait d’un tout petit signal de la part de l'Etat.

FNW : Dans quels domaines ?

FB : Particulièrement dans la formation. On sait que le gouvernement veut mettre le paquet dans ce domaine. Là encore, on coche toutes les cases pour lesquelles l'Etat manifeste son intérêt. Donc à nous d’aller les voir, de leur dire qui nous sommes et ce que nous faisons. En espérant être au moins encouragés. Aujourd’hui, le seul signe que nous a envoyé l’Etat, c’est de plafonner la collecte de la taxe affectée. Alors qu’en Italie, il y a subventions, en France, il y a écrêtement. Cherchez l’erreur ! Qu’ils donnent un signal de la prise de conscience de ce que peut être la filière cuir.

FNW : Comment faut-il faire évoluer la formation ?

FB : La formation est absolument essentielle. On voit bien que c’est le moteur aujourd’hui. Voyez Hermès qui ouvre trois usines dans l’Est, uniquement parce qu’il y a une école de formation à proximité. On dit que l’argent est le nerf de la guerre. Et c’est vrai dans beaucoup de domaines. Mais dans nos métiers, c’est la formation. Toutes les entreprises qui se développent, et il y en a beaucoup, ont besoin de recruter. Or, les jeunes ne sont pas intéressés par les métiers manuels, et la reconversion professionnelle est très compliquée parce que les écoles ne sont pas très adaptées à ce que cherchent les entreprises. Donc si l’on met le paquet sur la formation, on a solutionné une grande partie des problèmes de nos entreprises. Qu’il s’agisse de formation initiale ou professionnelle, c’est prioritaire. Dans la maroquinerie, il y a des créations en permanence, car les grands groupes du luxe se développent. Dans la chaussure, c’est plus compliqué, même s’il y a certains succès à l’export. Les recrutements sont surtout des renouvellements. Mais qui se font déjà avec difficulté, faute de personnes formées.

FNW : Quid des règles encadrant l’appellation cuir ?

FB : Nous militons très fortement pour que les entreprises françaises ne soient pas les seules impactées par le décret cuir en France. Cela doit être un décret européen. Car aujourd’hui, curieusement, le fait qu’il y ait, en France, une appellation cuir bien précise joue contre les entreprises hexagonales, parce qu'elles l’appliquent, mais les sociétés étrangères, y compris européennes, ne sont pas forcément assujetties aux mêmes règles. Cela crée des désavantages concurrentiels. Donc il faudrait  absolument un décret cuir européen, et cela aussi les pouvoirs publics peuvent l’apporter. C’est à nous, professionnels, d’aller le porter par l’intermédiaire de Cotance (la Fédération française de la tannerie-mégisserie, ndlr), de la Fédération européenne de la maroquinerie, et par les instances de la chaussure. Ces trois métiers ont des instances européennes, qui agissent à Bruxelles. Mais que l’Etat français agisse à Paris, et cela aura un impact considérable. Cela nous manque, très franchement. Tout comme un salon...

FNW : C’est-à-dire, à quel type de salon pensez-vous ?

FB : Il n’y a plus qu’un seul salon des produits finis du cuir qui fonctionne en France, c’est Crescendo Expo. C’est un salon d’agents qui a démontré son efficacité. Mais nous avons du mal à mobiliser les professionnels autour d’un grand salon français à vocation internationale. Globalement, les salons français de produits finis ne se portent pas très bien. En Europe, il n’y a que l’Italie qui fonctionne bien sur ce terrain. Il faut donc là aussi que l’on discute avec les pouvoirs publics sur ce point,  pour voir s’ils peuvent nous aider à créer un salon français à vocation internationale. C’est la vocation de Who’s Next, avec les difficultés que vous connaissez, et dont les causes sont difficiles à analyser. Mais je crois qu’il faut que l’Etat donne un signal, et se montre prêt à accompagner le secteur.

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