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30 juin 2022
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Ralph Toledano (Fédération de la Haute Couture et de la Mode): "La FHCM, c'est un travail d'équipe, pas un one man show"

Publié le
30 juin 2022

Depuis sa nomination en 2014, en deux mandats à la présidence, Toledano a réussi à réunir une équipe de PDG partageant les mêmes idées, qui ont supervisé un renouveau majeur de la Fédération et le renforcement de la place unique de Paris dans l'écosystème de la mode mondiale. La nomination de son successeur, Bruno Pavlovsky, sera annoncée officiellement vendredi en début d'après-midi.


Ralph Toledan avec Alber Elbaz - DR



Il y a dix ans, la position de Paris en tant que semaine de la mode la plus importante de la planète – pour les hommes et les femmes – était peut-être menacée. Mais pendant le mandat de Ralph Toledano, la réputation de la ville en tant que primus inter pares, ou premier parmi ses pairs, s'est en fait très clairement accélérée bien avant Londres, Milan ou Paris.

Au cours d'une carrière remarquable, Ralph Toledano a, à diverses étapes, guidé les carrières créatives d'une demi-douzaine de designers de renommée mondiale. Il y a trois décennies, il était le PDG de Karl Lagerfeld, dans une période de croissance notable pour la maison emblématique de la légende allemande. Toledano était aussi l'homme qui a découvert Alber Elbaz, sortant le brillant designer israélien de l'obscurité, lui qui travaillait pour Geoffrey Beene, et le propulsant au rang de superstar chez Guy Laroche. Par la suite, il a dirigé Stella McCartney chez Chloé, et après le départ de l'héritière de l'un des Beatles pour fonder sa propre maison, a été président de la maison lorsque Phoebe Philo est devenue la créatrice la plus admirée de Paris au début du siècle. Toledano a également été président de Jean-Paul Gaultier, et aujourd'hui il a pour mission principale de présider la marque de Victoria Beckham.

Il n'est donc pas surprenant que lorsque l'on prononce le nom de Ralph dans les cercles de la mode parisienne, les gens pensent généralement à Ralph Toledano, âgé de 70 ans, et non à un Américain nommé Lauren. Pas mal pour un natif de Casablanca, qui a émigré à Paris à tout juste 18 ans. Nous nous sommes donc assis pour parler de son mandat à la Fédération, entendre ses éloges à l'égard de ses collègues dirigeants mais aussi de son équipe de direction au sein de l'organisation.


Ralph Toledano - DR



FashionNetwork.com: Quand vous êtes devenu président de la fédération, quelles étaient vos ambitions pour l’avenir de la structure?

Ralph Toledano :
Premièrement, c'était de consolider et de renforcer le rôle de Paris comme capitale mondiale de la mode. En numéro 2, c'était de réaliser un vieux rêve: créer à Paris une école de mode qui soit capable de rivaliser avec les plus grandes et de devenir la meilleure école de mode au monde. On était très irrités, alors que nous étions de loin les plus forts en termes de puissance économique, de devoir recruter nos stylistes hors de France. On avait bien l'école de la Chambre syndicale mais elle était surtout technique, elle n’était pas dédiée à la création.

Le troisième
objectif, qui a toujours été important pour moi, c'était de donner vraiment une impulsion très forte aux marques émergentes. Le quatrième, c'était d'adopter une gouvernance qui soit en ligne avec les exigences du monde aujourd'hui, mais surtout qui soit transparente, qui soit claire et qui soit compréhensible par tout le monde. Dernier point important, c'était que la fédération ne communiquait pas. Je voulais que la fédération communique à des moments précis et sur des sujets importants, qu'elle explique quelle était la position de Paris.

Une fois annoncé tout cela... Et bien il fallait trouver les moyens financiers. Monter l'école, évidemment cela signifiait beaucoup d'argent à mobiliser. Et puis, personnellement, j'avais un rêve, plutôt une envie très forte. J'avais beaucoup parlé avec des gens à l’extérieur et j’avais l'impression que la fédération était considérée comme une espèce de guichet où on allait pouvoir avoir un slot pour un défilé. J'ai dit stop. On a décidé que la fédération allait être un organisme qui traite tous les sujets de la mode et surtout qui intègrent tous les gens de la mode. Vraiment, tous les gens de la mode ! Cela devait devenir la maison de la mode, la maison des entreprises, mais aussi la maison des artistes, la maison des stylistes, la maison des producteurs. Ça, c'était mon rêve.

FNW: Nous vivons dans un moment, une époque, où les femmes occupent de plus en plus des postes à responsabilité. Historiquement, il y avait des femmes couturiers et designers mais relativement peu de femmes à des postes de décision. Quel rôle la fédération a-t-elle joué pour inverser cette tendance?

RT: C’est une question très importante. Quand on allait aux réunions de la fédération, on voyait beaucoup d'hommes, peu de femmes. Mon prédécesseur était un homme, le prédécesseur de mon prédécesseur était un homme. Dans toutes les chambres syndicales, il y avait toujours eu des hommes comme présidents et c'était une vraie anomalie. D'autant plus que je crois que les femmes sont beaucoup plus compétentes que les hommes pour bien comprendre le monde de la mode. C'est mon avis. Personnellement, j'ai toujours travaillé avec 80% ou 90% de femmes autour de moi. Elles ont cette sensibilité, cette intuition que souvent n'ont pas les hommes.

La première femme qui est entrée au comité exécutif, où jusque-là il n'y avait que des hommes, c’était Francesca Bellettini. Nous étions quatre, il y avait Sidney Toledano, Guillaume de Seynes, moi et Bruno Pavlovsky. Donc elle était la cinquième.

Puis, quand les chambres syndicales ont été renouvelées, on a demandé à des femmes de se présenter parce que ce que j'ai constaté que souvent elles n'osaient pas.
Au sein de la Fédération, il y a trois Chambres Syndicales – pour la haute couture ; vêtements pour femmes et vêtements pour hommes. Nous avons tout de suite eu Séverine Merle (CEO Celine), Francesca Bellettini, pour l'homme et la femme. Puis elles ont ensuite été remplacées par d'autres femmes, Elsa Lanzo (PDG Rick Owens) et Anouck Duranteau (directrice générale d'Isabel Marant). C’est un processus que je vais encourager. Cela me semble très important.


Défilé Saint Laurent PE2022, au pied de la tour Eiffel - Pixel Formula



FNW : Comment vous comparez-vous par rapport aux trois autres grands capitales de la mode (Londres, Milan, New York)? Comment le web a-t-il transformé le poids de chacun?

RT : Premièrement je n’aime pas parler des autres. La grande histoire, le grand changement, a été au moment de la pandémie. Je me souviens très bien, par miracle on a réussi à finir les défilés de février 2020. Et puis après, très vite on s’est posé la question de l'organisation de la session de l’homme au mois de juin, de la femme et de la haute couture au mois de juillet.

On réfléchissait déjà au digital. Mais juste quelques jours après la fin des défilés de février, on s'est dit : "on va tester". Il y avait une assemblée générale de la mode masculine et on en a parlé. Et là tous les participants étaient enthousiastes. C'était en mai 2020.

Dès lors, l’équipe de la fédération a effectué un travail extraordinaire ! Tout de suite, nous avons établi le contact avec Launchmetrics avec qui on a monté ces sites. Et c'est ça que j'aime, une fédération a un côté institutionnel et, là, on a été des entrepreneurs. Nous avons été obligés à trouver la solution alternative. Cela me procure une très grande satisfaction.

Toute l'équipe de la Fédération s'est totalement engagée et on a eu la première plateforme. Je pense que c’était le grand tournant de notre digitalisation. Après on l’a évidemment étendu à la couture, puis à la
femme, puis on a développé les rubriques, proposé des interviews... On n’a pas parlé uniquement des défilés dans nos rubriques, on a aussi étendu nos sujets à l’art et la culture.

Parallèlement, nous avons développé notre présence sur les réseaux sociaux. On était à 0 sur Instagram et nous sommes passés à 700.000 abonnés. On est très présent ! C'était très très gratifiant. Je me rappelle au début des années 2000, avant que je prenne la présidence, les gens se plaignaient de pas être informés comme à New York.

Là, on a vraiment mis la fédération dans l'action des années 2020. On s'est aussi impliqué sur des sujets d'ordre public, aussi bien en France qu’à Bruxelles, sur les questions des invendus, de la digitalisation, du développement durable, du savoir-faire, de l'éducation et bien d’autres encore. C’est un nouveau champ de travail pour la fédération et je crois qu'elle a pris une envergure nouvelle.



Le rythme de la mode bat à Paris - Dior Homme



FNW: Vous abordez le sujet du financement de la fédération, mais elle n’a pas le même budget que le British Fashion Council par exemple. Ce dernier est 3 à 4 fois plus important que celui de la fédération et même New York a un budget 2 à 3 fois supérieur. Comment faire pour changer ça ?

RT : C'est une question sur laquelle je pense qu'il faut beaucoup travailler. D'ailleurs, l'une des premières décisions que j'ai prises, c'était d'augmenter les cotisations. Je n’ai plus les chiffres en tête mais je pense que c’était en 2014. Quand je suis arrivé et qu'on m’a présenté le budget pour l'année suivante, il était un peu difficile de le réaliser. La cotisation est basée sur la taille des entreprises. Mais les cotisations sont très faibles par rapport à ce qu'elles sont à Londres, à New York ou à Milan.

Peut-être que par le passé la fédération était trop éloignée des adhérents, qu’ils ne comprenaient pas ce qu'elle pouvait leur apporter et qu'il n'y avait donc pas une appétence pour augmenter leurs contributions... C'est possible. Le fait est, qu’indépendamment de l'école, on a beaucoup augmenté les services aux adhérents dans tous les domaines (commission développement durable, commission innovation, commission juridique, commission légale). On a organisé des séminaires et des formations. On a beaucoup travaillé sur les services aux adhérents. Pendant la pandémie, nous avons aidé de jeunes marques. L'axe de la fédération était surtout orienté vers les nouvelles marques. Quand vous êtes une grosse marque et que vous adhérez à l'homme, à la femme, à la couture, ça devient plus conséquent, mais pour les jeunes marques, c'est très très peu.


FNW: Comment avez-vous trouvé l’argent pour l’école ?

RT : Elle a été financée à 85-90% par les membres du comité exécutif et de grands groupes et marques tels que Richemont, Lanvin, LVMH, Saint Laurent, Hermès et Chanel. On a quand même récolté pratiquement six millions d'euros. De la même façon, on a mis en place le nouveau département "marques émergentes", dont Serge Carreira s'occupe fantastiquement et qui apporte des tas de services aux jeunes entreprises. On va maintenant institutionnaliser un budget pour aider les marques émergentes.

FNW: La nouvelle génération est une priorité?

RT : C'est pour ça qu'on a créé l'école ! C'est parce qu'on se disait "On est la plus grande capitale de la mode du monde, mais on va chercher les gens à l'étranger." A l'époque, tout le monde venait de Central Saint Martins. On a voulu que les gens viennent de Paris. Et la première promotion, le premier bachelor de l’IFM, c’est cette année.


Pascal Morand - DR



FNW: Pascal Morand est l'un des acteurs les plus importants de la FHCM...

RT: Pascal, que nous avons pris comme président exécutif, est mon partenaire. On travaille ensemble tous les jours. Pascal c'est un économiste qui maitrise la technologie et le développement durable. C'est quelqu'un qui connaît parfaitement le système académique. Et en plus, il est extrêmement cultivé et intelligent. La FHCM, c'est un travail d'équipe, ce n’est pas un "one man show".

FNW: Pensez-vous que vous arriverez à consolider la réputation de Paris sur la scène mode internationale ?

RT : J’en suis sûr. Je vois des designers qui défilaient à l'étranger et veulent venir à Paris. En outre, Paris était la capitale de la mode féminine depuis toujours et, aujourd’hui, c'est aussi la capitale de la mode masculine. Il y a eu une période où c'était Milan.

La Haute Couture a eu des moments un peu difficiles et aujourd'hui elle est très forte. C'est indiscutable. Mais ça ne veut pas dire que ça va durer tout le temps. Par définition, c'est précaire et notre métier est de faire en sorte que cela perdure. Nous souhaitons conserver l’accueil de designers étrangers. On a eu les Japonais, les Belges, les Chinois, les Espagnols, les Anglais. Il n'y a qu'à Paris qu'on trouve tellement de designers étrangers. C'est notre force ! J'ai toujours dit aux réunions "Raise the ball". Je préfère avoir moins de défilés mais qu’ils soient très bons que beaucoup de défilés mais qu’ils soient sans intérêt.

FNW : Pourquoi, à l'international de designers issus des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont eu moins d'impact que des designers du Big Four (les quatres capitales de la mode), selon vous?

RT: Je déteste le terme de produit de luxe, parce que ça ne veut rien dire. Si j'ai très soif, mon luxe c'est de boire. Si je suis au chômage, mon luxe c'est travailler. Si je travaille trop, mon luxe c'est de ne pas travailler. Dans un pays donné même s’il y a une demande pour des produits très sophistiqués, il faut d'abord répondre aux besoins élémentaires: la nourriture, l'éducation, les premiers loisirs. C'est quand se créent des classes plus formées et plus riches qu’il y a une demande et donc forcément une offre. Les choses vont évoluer, je suis certain qu’il y aura de plus en plus de designers africains ou chinois. On va notamment accueillir Shang Xia à la prochaine Paris Fashion Week.

FNW : Quelles seront les plus grandes tâches de votre successeur?

RT: Sa plus grande tâche sera de proposer un programme excitant, motivant et ambitieux.

FNW : Avec votre longue carrière, quelles sont les choses les plus importantes que vous avez apprises et que vous avez voulu appliquer à la fédération ?

RT: TEAM, TEAM, TEAMWORK et l'écoute. Pour moi, de toute façon le travail en équipe a toujours été fondamental. Et comme me dit un médecin : "Plus on est de gens intelligents autour de la table, mieux c'est". Et je crois beaucoup à ça ! Je crois beaucoup en l'humain et c'est un danger aujourd'hui. Dans notre métier, il ne faut pas oublier l'humain, les hommes et les femmes. Au nom de la croissance, du marketing, les gens travaillent de plus en plus en silo. Les gens se sentent de plus en plus seuls. Je crois qu'on fait les choses bien quand les hommes et les femmes sont heureux.
 

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